No bodies
NO-BODY est un projet singulier, à la fois musical, vocal et visuel qui allie poésie et machines.
Dans ce projet qui ne fait intervenir aucun corps, ni jouant, ni chantant, ni en représentation, tout ce que l’on entend a été créé à partir d’un ordinateur et de robots vocaux.
Pourtant les sentiments transmis sont bien réels.
NO-BODY nous invite à découvrir la voix et les âmes des machines.
Ce projet nous invite également à une réflexion sur le corps et son absence, sur l’intrication ambigüe du virtuel et du réel, sur les représentations souvent factices du corps musicien.
Avec ses machines aux voix éthérées qui nous chantent des poèmes choisis (d’Emily Dickinson à Walt Whitman), NO-BODY nous parle de nous, de notre rapport au corps et à l’âme, de notre être profond, au moyen dérisoire des technologies de l’époque.
Sélection
Cette sélection présente le projet NO-BODY musicalement, et offre un panorama des thèmes abordés dans les paroles. Les poèmes choisis sont tous – à une exception près, l’oeuvre d’auteur.es de la fin du XIX° et du début du XX° siècle, une période de bouleversement sociaux et technologiques qui aura vu en particulier la naissance des techniques de reproduction et de diffusion de la musique. Ces thèmes inspirent et irriguent la façon de composer, produire et diffuser la musique de NO-BODY.
I’m Nobody a été composé sur un poème d’Emily Dickinson. Son “nobody” désigne l’humble, anonyme, qui s’oppose au “somebody”, un personnage paradant et orgueilleux qu’elle compare à un crapaud qui croisse dans son marais. Pour elle, les personnes de valeur ne se publicisent pas (“They advertise, you know”).
Jump Back a été composé sur un poème de Paul Laurence Dunbar, un des premiers poète Noir américain publié et reconnu. Dans beaucoup de ses textes, dont A Negro Love Song utilisé ici, il a cherché à rendre le dialecte de ses origines héritées des esclaves employés dans les fermes du Kentucky.
Daze est un des rares textes dans le projet NO-BODY écris par l’auteur. Le morceau a été composé au moment de la pandémie de 2020. Il s’inspire du bouleversement inédit des rapports humains sous confinement.
The Tide est un poème de Henry Wadsworth Longfellow. Il utilise ici la marée comme métaphore du cycle éternel du temps et comment s’y inscrit notre propre disparition.
Not Conclusion est un autre poème d’Emily Dickinson. Le premier vers “This world is not conclusion” suggère que pour l’auteure, ce monde n’est pas la fin ultime, ce qui rejoint ses convictions religieuses (il y a un monde au-delà), mais on peut aussi l’interpréter sous l’angle civilisationnel (il y a un monde après).
The Egg And The Machine a été composé sur un poème de Robert Frost. Il oppose la nature, fragile – l’oeuf de tortue du titre – à la puissance destructrice de la technologie – la machine du titre: un train.
Enfin, The Body Electric est un morceau qui utilise la dernière partie du long poème de Walt Whitman (“I Sing the Body Electric”) qui est une ode à la beauté et la dignité du corps humain. Cette partie répond à la question posée dans l’introduction du poème et qu’on peut entendre dans le morceau:
“if the body were not the soul, what is the soul?”
par l’affirmation:
“O I say these are not the parts and poems of the body only, but of the soul,
O I say now these are the soul!”
selon laquelle corps et âme ne font qu’un.
Le chant des spectres
Le projet NO-BODY est né d’une démarche expérimentale: que ce passe-t’il si on applique aux voix et au chant, dans le champ des musiques populaires, les techniques de production automatisée qu’on utilise pour les parties instrumentales depuis des décennies (1. since électro-acoustique) ? Que reste-t-il quand on substitue au chant humain le chant de spectres ?

Dans les formes commerciales de la musique populaire, la voix a une place prépondérante. À tel point aujourd’hui pour le grand public, qu’elle seule est supposée porter sens, émotions et sentiments, au détriment et à l’effacement quasi complet du champ instrumental (2. ancêtre opéra)(3. amusie et paroles). Elles sont incarnées par des figures grossièrement stéréotypées (quand elles portent un instrument – une guitare, un accordéon, … -, celui-ci fait intégralement partie de la panoplie, au même titre d’ailleurs que les rythmes, les sons et les arrangements), même quand elles prétendent représenter des figures présentées comme “non-conformes”. Elles sont tout ce qu’il reste d’humain dans la musique commerciale.
Pour la musique rock, cette approche de la musique populaire est en totale opposition avec son histoire musicale, dans laquelle instrumentations et sons sont des marqueurs fondamentaux de ses nombreux genres. Ici, les voix ne “chantent” pas comme il faut, elles s’expriment comme elles sont (même si elle n’échappe ni aux stéréotypes de ses incarnations, ni aux dérives de la démonstration vocale (4. après les dérives de la virtuosité instrumentale)).
Conclure : NO-BODY se heurte à un tabou, désincarner la voix => écueil de la réception: pour le grand public, une voix automatisée n’est pas musicale ; pour l’amateur de rock, une voix automatisée ne peut toucher.
NO-BODY prétend montrer que c’est faux.
